Le manque d’amour qui rend malade.

Nous restons dans le thème de la semaine annoncé dimanche, nous parlons d’amour et de sa nécessité. Néanmoins, je préfère vous prévenir ce n’est pas un article de développement personnel que je vous propose aujourd’hui. Non, j’avais envie de partager avec vous un sujet que j’ai beaucoup étudié et qui a fait partie de mes spécialités lors de mes études universitaires: la psychopathologie de l’enfant. Ce n’est donc pas un article qui vous aidera dans votre quotidien mais j’espère que vous aimerez en apprendre un peu plus sur les pathologies psychiques (je trouve ça tellement passionnant !) et le monde de la psychiatrie.

L’amour, l’attachement, les interactions et les liens affectifs sont essentiels à notre bon développement et à notre santé psychique. La meilleure façon pour le prouver et le mettre en évidence serait de priver un enfant de stimulations sensorielles, sociales et affectives et d’observer les carences qui pourraient surgir. Bien évidemment ce modèle expérimental est bien trop cruel pour être mis en pratique ! Oui mais malheureusement ce genre de privations arrive parfois et il est alors frappant de voir à quel point l’être humain a besoin, dès les premiers instants de sa vie, de recevoir des soins affectifs, de l’amour.

Pour illustrer mes propos avant de vous parler de la théorie, prenons l’exemple de ce bébé découvert dans un coffre de voiture  il y a quelques années. Vous aviez peut-être entendu parler de cette histoire dans les médias. La fillette avait été cachée par sa mère pendant près de deux ans et avait été considérée comme “une chose”. Les soins physiques avaient été défaillants pendant les deux premières années de sa vie et les soins affectifs complètement absents. Lors du procès, des années plus tard, le procureur de la république de Brive dira, en parlant du développement de l’enfant alors âgée de 7 ans que : “La sphère de communication et notamment de la communication verbale est gravement altérée”. En effet , la petite fille souffrait, des années plus tard, de déficience irrécupérable et son langage comportait des sons sommaires qui n’étaient même pas destinés à communiquer avec les autres.

Les travaux de René SPITZ, psychiatre et psychanalyste américain d’origine hongroise né à Vienne en 1887 ont été les premiers à démontrer que les interactions sociales et affectives étaient essentielles au bon développement des enfants. Il a mis en évidence ce qu’il a appelé “l’hospitalisme” et la “dépression anaclitique” en étudiant les carences affectives observées chez les nourrissons séparés de leur mère. R. SPITZ a suivi pendant plusieurs années deux groupes de bébés: 

  1. Des enfants nés de mères en prison et placés en pouponnière mais où la mère pouvait s’occuper de son enfant en journée et donc lui apporter amour, soin physique et affectif.
  2. Le deuxième groupe était composé quant à lui d’enfants placés en orphelinat, plus ou moins coupés du monde dans leur berceau avec une infirmière qui devait s’occuper de 7 enfants et qui prodiguait les soins physiques de manière automatique et sans lien affectif privilégié avec l’enfant.

Dès la première année, les performances motrices et intellectuelles des enfants placés en orphelinat étaient inférieures à celles des enfants en prison avec leur mère. Au cours de la deuxième et de la troisième année, les enfants des mères prisonnières avaient un développement normal, semblable à ceux d’enfants élevés dans une famille classique à la maison. En revanche, dans l’orphelinat, 2 enfants sur 26 seulement étaient capables de marcher et de bredouiller quelques mots.

R. SPITZ a alors décrit 3 phases qui mènent à ce qu’il a appelé “l’hospitalisme” chez les enfants séparés de leur figure d’attachement:

  1. Une première phase de pleurs (en effet, l’enfant sait que les pleurs faisaient revenir la personne qui s’occupait de lui avant);
  2. La deuxième phase pendant laquelle l’enfant gémit, perd du poids et voit son développement cérébral ralentir;
  3. Puis enfin une phase de retrait où l’enfant fuit le contact, développe des troubles du sommeil, de l’alimentation. A ce stade, l’enfant entre dans ce que R. SPITZ a appelé la “dépression anaclitique » (qui correspond à une dépression). C’est une détresse chez l’enfant séparé de toute figure d’attachement).

D. ROUSSEAU et P. DUVERGER expliquent, dans leur publication « L’hospitalisme à domicile » que , je cite: “ Quand la séparation se prolonge, on observe une évolution vers un état de marasme, physique et psychique, que Spitz appelle « hospitalisme » (carence affective totale). La mort survient alors chez plus d’un tiers des enfants”.

R. SPITZ a utilisé l’observation directe pour mener à bien ses recherches. Cette méthode expérimentale fait qu’aujourd’hui, ses conclusions ont une base empirique solide. Grâce à cette étude pionnière et à la diffusion de ces travaux, la gestion des enfants placés dans des établissements (pouponnières, hôpitaux, orphelinats…) a énormément évolué et s’est grandement améliorée.

Ces études, ainsi que toutes celles qui ont suivi, (je pense notamment aux travaux remarquables d’E. PIKLER) ainsi que ceux concernant la théorie de l’attachement ont surtout révélé une donnée essentielle non négligeable: L’amour et  les liens d’affection sont, dès les premiers instants de vie, tout aussi importants (si ce n’est plus…) que les soins physiques. Le manque d’amour peut rendre malade… et même tuer.

Pour ceux et celles d’entre vous qui aiment les liens vidéo que je partage parfois dans mes articles, je vous propose un petit reportage pour illustrer mon article.

Malheureusement, aujourd’hui en France, l’hospitalisme existe encore et sous d’autres formes. D. ROUSSEAU et P. DUVERGER parle « d’hospitalisme à domicile ». Cette nouvelle forme est liée au maintient d’un nourrisson dans un milieu familial carencé. Les raisons des placements des enfants sont globalement les mêmes aujourd’hui qu’après guerre: déchéance des parents, absence de domicile fixe, abandon, parents malades mentaux… Lorsqu’on maintient à tout prix un nourrisson dans un milieu familial perturbé, l’enfant risque fort d’être confronté à des carences affectives qui lui seront très dommageables. Pour ceux que le sujet intéresse, je vous invite à lire les recherches de Daniel Rousseau et Philippe Duverger sur l’hospitalisme à domicile. Voici quelques données chiffrées et un extrait de leur article passionnant:  » Sur cinq années, entre 2005 et 2009, parmi la centaine d’enfant de moins de 3 ans admis à la pouponnière du Maine-et-Loire au titre de la protection de l’enfance, quarante (40%) présentaient un tableau clinique gravissime au regard de leur état somatique, psychique ou de leur développement avec un fort risque de séquelles irréversibles. Quinze (15%) d’entre eux présentaient un tableau d’hospitalisme à domicile gravissime et quinze autres (15%) présentaient des signes de souffre psychique sévère ou des troubles de la personnalité dont on peut espérer un évolution moins péjorative dans le temps. » Vous l’aurez compris, l’hospitalisme existe encore et est, plus que jamais, un grand challenge pour l’Aide sociale à l’enfance et les professionnels dans le domaine de la pédopsychiatrie. C’est évidemment une question de santé publique au vu de la gravité des troubles observés et du grand nombre d’enfants encore concernés. Alors même si ça ne vous concerne pas directement, il me semble qu’être informé et avoir quelques connaissances dans le domaine de la pédopsychiatrie est indispensable si l’on souhaite faire évoluer un peu les choses…

A bientôt,

Anne-Sophie.

Bibliographie

De la naissance à la parole: La première année de la vie, R. SPITZ, Puf, 2002.

Lecomte, Jacques. « René Spitz. Le syndrome de l’hospitalisme », Les Grands Dossiers des Sciences Humaines, vol. 54, no. 3, 2019, pp. 16-16.

David, Myriam, et Geneviève Appell. « Hospitalisme », , Prendre soin de l’enfance. Texte et commentaires recueillis par Marie-Laure Cadart, sous la direction de David Myriam. Érès, 2014, pp. 429-438.

Szwec, Gérard. « La désorganisation de l’état dépressif chez le bébé, à l’origine de la dépression essentielle », Revue française de psychosomatique, vol. no 20, no. 2, 2001, pp. 7-27.

Rousseau, Daniel, et Philippe Duverger. « L’hospitalisme à domicile », Enfances & Psy, vol. 50, no. 1, 2011, pp. 127-137.

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